

Lu pour vous
Indépendance Cha-Cha : Les Petits Dessous des Commémorations
Pendant que les Africains dansent, les marabouts Français senrichissent
Cétait pour beaucoup de pays le passage obligé de cette année 2010?: célébrer le cinquantenaire de lindépendance. Mais comment, et avec quels moyens, quels partenaires?? De manière modeste ou fastueuse?? Tour dhorizon des solutions retenues.
Que faire en cette année de cinquantenaire?? La réponse à cette question a suscité des débats animés entre les chefs dÉtat et leurs états-majors dans les dix-sept pays africains qui fêtent cette année leur demi-siècle dindépendance. Afin de commémorer lévénement, les dirigeants ont opté pour différentes options allant de la célébration artistique fastueuse au geste symbolique. Les boîtes de communication, les groupes spécialisés dans lévénementiel et les fabricants dimages ont cherché à se positionner sur ce juteux marché.
"Nous avons travaillé avec les comités nationaux chargés de la préparation des cinquantenaires", explique Emmanuel DAVID, directeur de lentreprise française Market Place, une filiale de GL Events. "Lobjectif était de coopérer avec les sociétés et les artistes locaux pour monter nos spectacles".
Ce professionnel de la com a tenté une première approche auprès des officiels africains au cours des 6es Jeux de la francophonie, qui se sont déroulés à Beyrouth en 2009, dont il organisait la cérémonie douverture. Il sest ensuite déplacé au Congo Brazzaville et au Gabon, en février dernier, en compagnie dOlivier ROUX, le vice-président de GL Events (près de 600 millions deuros de chiffre daffaires) et dun lobbyiste politique bien connu en Afrique, lancien ministre français de la Défense, Charles MILLON.
Le trio a dabord convaincu le chef de lÉtat congolais, Denis SASSOU NGUESSO, et Charles Zacharie BOWAO, ministre de la Défense et vice-président du comité du cinquantenaire, de leur confier lorganisation dun grand spectacle.
Avant demporter lagrément du président du Gabon, Ali Bongo ONDIMBA. Dans la capitale gabonaise, le show son et lumière de cinquante minutes sest déroulé le 16 août en face du Palais du Bord de mer. À travers différents tableaux mis en scène par Philippe CIEUTAT, le public a vu défiler une grande fresque historique?: Gabon primitif des Pygmées, ouvrages des temps modernes, découverte de Libreville par les colons, marche vers lindépendance. Le spectacle a mobilisé 170 artistes locaux, comédiens, musiciens, chanteurs, et 350 figurants. Près de 150 techniciens français et gabonais ont manuvré 45 tonnes de matériel transporté depuis la France.
Le coût de la prestation, que na pas voulu confirmer le responsable de Market Place, sélèverait à près de 3 millions deuros.
Deux jours plus tôt, à Brazzaville, le stade Alphonse-Massamba-Débat a accueilli un autre spectacle qui a rassemblé plus de 15?000 spectateurs. Le metteur en scène, Daniel CHARPENTIER, a fait défiler un millier dartistes et de figurants pour raconter "le territoire, lhistoire et le peuple du Congo" sur fond dimages documentaires. Lévénement a été relayé sur écrans géants dans la capitale et diffusé à la télévision. "Nous sommes en négociation avec les autorités maliennes pour la préparation dun autre grand show sur le fleuve Niger, lequel pourrait se tenir avant la fin de lannée", indique Emmanuel DAVID.
Autre grand gourou de la com à avoir tiré son épingle du jeu pour les cérémonies du cinquantenaire?: Stéphane FOUKS. Le patron du groupe français Euro RSCG a vendu au président camerounais, Paul BIYA, auprès duquel il agit parfois comme conseiller, une réflexion prospective sur les nouveaux défis de lAfrique "Au lieu de nous replonger dans un passé qui indispose souvent Français et Africains, nous avons préféré nous projeter sur les enjeux de développement économiques et sociaux du continent", explique Marcel GROSS, directeur associé dEuro RSCG.
Le colloque Africa 21 sest déroulé les 18 et 19 mai 2010 à Yaoundé avec comme guest stars les présidents Ali Bongo ONDIMBA (Gabon), Blaise COMPAROÉ (Burkina Faso), Fradique de MENEZES (São Tomé e Príncipe), les anciens secrétaires généraux des Nations unies Boutros-Boutros GHALI et Kofi ANNAN, les ex-Premiers ministres français Michel ROCARD et Alain JUPPÉ, ou encore le conseiller à la sécurité de Nicolas SARKOZY, le très maçonnique Alain BAUER.
Ce sont les équipes du centre américain de recherche Brookings Institution, de CAPafrique, think-tank présidé par le banquier dorigine béninoise Lionel ZINSOU, ainsi que de son équivalent allemand, Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik, qui se sont chargés de contacter certaines têtes daffiche et de produire les études techniques.
Euro RSCG a aussi orchestré la réalisation dun livre dentretiens, LÉmergence de lAfrique (éd. Le Cherche Midi), croisant les regards de Paul BIYA, dAbdoulaye Bio-TCHANÉ, président de la Banque ouest-africaine de développement, et de YOUSSOU NDOUR, musicien sénégalais, qui répondent aux questions des journalistes Christian MALARD et Florence Klein-BOURDON, sur des thèmes aussi vastes que léconomie, la pauvreté ou la culture.
Enfin, FOUKS a vendu une opération de célébration du premier anniversaire de la disparition dOmar Bongo ONDIMBA, le 8 juin dernier. À cette occasion, Libreville arborait des photos-souvenirs et de nombreux panneaux publicitaires proclamaient?: "365 jours, papa, tu es dans nos curs toujours et à jamais".
Euro RSCG a, en outre, proposé ses services en Côte dIvoire, mais la présidence du comité dorganisation, confiée à lambassadeur du pays en France, Pierre KIPRÉ, a revu ses ambitions à la baisse, faute de moyens. En début dannée, les autorités tablaient sur un budget prévisionnel de 20 milliards de F CFA (30 millions deuros), dont 4 milliards provenant de lÉtat et les 16 autres de "généreux sponsors". Mais la plupart des entrepreneurs privés ont refusé de mettre la main à la poche, invoquant les retards dans le paiement de la dette intérieure ou les problèmes de délestage électrique.
Pierre KIPRÉ et son épouse, Angélique, ont alors mobilisé les bonnes volontés pour organiser un défilé de mode à lhôtel Masseran, le 7 juin 2010 à Paris, au cours duquel sept créateurs ont présenté leurs collections. "Notre pays traverse une période difficile", explique PATHÉO, le styliste des chefs dÉtat. "Nous nous sommes déplacés gratuitement pour marquer cet anniversaire".
Les autorités ont aussi monté un colloque international à Yamoussoukro et une fresque chorégraphique au stade Houphouët-Boigny dAbidjan, sous la direction de lIvoirien Georges MOMBOYE. Leur réalisation a été confiée à des entreprises locales, notamment à Axes Marketing pour la communication.
Au Bénin, le marché de laffichage du cinquantenaire et des documents publicitaires est revenu à AG Partners Bénin. Cette filiale de lagence parisienne est dirigée par le conseiller en communication du chef de lÉtat, Didier APLOGAN. Les photos des présidents du pays ont été placardées le long des artères des grandes villes durant les célébrations. Autre filiale dun grand groupe mondial, Spirit McCann Erickson Mali, a pour sa part obtenu la réalisation de plusieurs supports du cinquantenaire (livre dor, agenda ).
Les entreprises chinoises ont bien entendu surfé sur la vague des commémorations en jouant de leur avantage comparatif?: fabrication de pagnes, de bustes des pères de lindépendance et de leurs successeurs, confection de pins, tee-shirts et autres cadeaux-souvenirs. Ce qui na pas manqué de provoquer la colère des patrons africains.
En RD Congo, le dirigeant de la Société textile de Kisangani (Sotexki), Jean Léonard RIDJA, sest scandalisé de la commande de 800?000 pagnes en Asie par le Commissariat général du cinquantenaire (CGC) alors que son entreprise na pas été retenue.
Au Sénégal, le financement du monument de la Renaissance africaine a également fait couler beaucoup dencre. Confiée à larchitecte Pierre GOUDIADY, sa construction a été financée par la vente de terres autour de laéroport international de Dakar. Louvrage, représentant un couple portant un enfant et haut de 50 m, a été construit par la société nord-coréenne Mansudae Overseas Project Group.
"Cette statue na pas coûté un franc au budget du Sénégal?: jai payé en donnant un terrain", sest défendu le président Abdoulaye WADE. "Sinon, même si jai la majorité à lAssemblée, les députés nauraient pas accepté de voter 12 milliards de F CFA. Cest une construction de lesprit, une ingénierie financière qui nous permet de construire cette statue. Rien nest assez grand pour lAfrique?!"
Le Niger, le Tchad et la Centrafrique ne risquent pas de connaître ce genre de polémique. À Niamey, alors que le pays traverse une grave crise alimentaire, les autorités de transition ont préféré les gestes symboliques.
Le président du Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD), le général SALOU DJIBO, a présidé, le 3 août, une "fête de larbre" dans le cadre des efforts de réhabilitation de la ceinture verte de la capitale.
À NDjamena, le président Idriss DEBY ITNO a reporté la célébration du cinquantenaire, le 11 août, au 11 janvier 2011. Justification?: la saison des pluies et la période du ramadan sont peu propices aux festivités commémoratives.
À Bangui, le président BOZIZÉ a enfin décidé de coupler la fête du cinquantenaire, prévue le 13 août, avec la proclamation de la République centrafricaine, ancienne Oubangui-Chari, le 1er décembre 2010. Raison invoquée?: les économies budgétaires.